Published On: sam, sept 29th, 2018

4ème anniversaire de la disparition du poète Miloudi Belhaddioui

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Par Mustapha Jmahri et M’barek Bidakibv

 Né à Settat en 1949, l’ami Miloudi Belhaddioui, professeur de langue française et poète, est décédé à Casablanca en septembre 2014. Son père était originaire de Settat et sa mère de la région de Zagora. Dans notre jeunesse, nous l’avons connu au quartier Riviera de Casablanca dans les années 1970. En 2008, il avait pris sa retraite comme inspecteur de l’enseignement secondaire et vivait avec sa famille au quartier Riviera. Lors de notre dernière entrevue, il sortait d’une hospitalisation en clinique et nous avait dit qu’il avait arrêté de fumer sur les conseils du docteur. Avec le temps, nos rencontres se sont espacées au fil des ans et des circonstances, jusqu’au jour où nous avons appris son décès par l’intermédiaire de l’écrivain Ahmed Ziadi.

Ce fut un choc pour nous puisque nous avions passé avec lui une belle période de notre vie. Il faut dire aussi que le défunt ne communiquait pas fréquemment : il ne téléphonait pas et n’envoyait pas de courrier et sa discrétion était peut-être sa petite faiblesse.

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L’ami Miloudi Belhaddioui, écrivain à ses heures perdues, avait débuté sa carrière d’enseignant dans le primaire en 1966 alors qu’il avait moins de 18 ans. Il occupait une agréable garçonnière dans un immeuble sur le boulevard Ghandi à Riviera. Il était resté très lié à ce quartier sympathique à tel point qu’après son décès nous avions senti que quelque chose semblait avoir changé dans le paysage. Il manquait dans ces lieux qu’il avait si longtemps parcourus dans tous les sens. Son passage, au marché de Riviera et près des  kiosques de journaux ne laissait personne indifférent du fait de son humour débordant et de sa propension à nouer facilement le dialogue avec marchands et clients.

Miloudi représentait le modèle typique de l’enseignant de ces années 70, toujours correct dans ses rapports avec les autres et dans sa tenue. C’était l’authentique enseignant engagé et qui avait gravi les échelons de sa carrière  par son seul travail et son grand mérite. De simple petit instituteur sans formation pédagogique préalable, il cumula les diplômes (baccalauréat, CPR, cycle spécial de langue française, maîtrise de l’université de Nancy, centre de formation des inspecteurs, faculté des sciences de l’éducation) jusqu’à obtenir, après sa retraite, et à quelques mois de son décès, le titre de docteur en pédagogie de l’université de Ben Msik à Casablanca.

Il a fait du chemin. Beaucoup de chemin.

Depuis toujours, Miloudi, passionné de livres et d’écriture, avait cette rage d’apprendre et d’évoluer par le savoir. Il sentait que la vie ne lui avait pas fait de cadeau et qu’il devait se battre continuellement. L’écriture de la poésie allait en parallèle avec cette quête du savoir. C’était en quelque sorte l’exutoire de ses frustrations.

Dans ces années 70, nous nous rencontrions très souvent dans sa garçonnière et quelquefois même quotidiennement. Parfois aussi, nous pouvions passer une partie de la journée à écrire ou à essayer d’écrire. Pour stimuler l’inspiration, nous achetions au marché aux puces du quartier derb Ghallef de vieux livres. Nous avons découvert que Miloudi, bien avant nous, y était un fidèle client. Alors que nous abandonnions parfois l’écriture pour regarder un film à la télévision, lui continuait à écrire une partie de la nuit des poèmes sur des rouleaux de papier informatique mis au rebut.

La première chose qui a attiré notre attention sur ses travaux, c’est le jour où nous avons découvert chez lui un registre noir comme ceux utilisés pour la comptabilité.  Le quart du registre était écrit au stylo bleu et, à la première lecture, nous avons compris que c’était son autobiographie. Il ne l’avait pas terminé mais il en avait déjà écrit une bonne partie. Nous nous étions posé alors les questions de comprendre comment et pourquoi un jeune de 25 ans pouvait écrire son autobiographie ? Qu’est ce qu’il avait de si important à raconter, déjà ?

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Nous avions reçu Miloudi à El Jadida à trois reprises mais c’était surtout dans les années 1980, ensuite il ne venait plus. En 1988, après son retour de Nancy où il était en cycle spécial, nous lui avons facilité l’organisation d’une conférence à l’Institut français d’El Jadida sur le thème « Les stratégies de lecture », thème qui justement avait fait l’objet de ses recherches et de la rédaction d’un mémoire qu’il a présenté à l’université de Nancy II pour l’obtention du diplôme de maîtrise sous la direction du professeur V. Schenker.

Miloudi était préoccupé par le problème de la lecture et des innovations en pédagogie et il regrettait que l’enseignement marocain ne leur fasse pas la place qu’il aurait fallu. Jusqu’après sa retraite, le sujet le préoccupait et il lui a même consacré sa thèse de doctorat qu’il a soutenue le 7 décembre 2013 à la faculté de Ben Msik.

Au journal Al-Bayane du 3 août 1982, il avait dit : « On ne peut pas être enseignant sans être poète, écrivain et critique ». Son penchant pour la poésie était donc naturel et allait de pair avec son métier comme activité indispensable pour lui. Miloudi avait fait l’expérience de la lecture de ses poèmes au siège des « Amitiés Littéraires », association à laquelle il s’était affilié. Dans cette association où il est resté deux ans, il avait pris quelques enseignements auprès de M. Poissenot, un membre français. Ses premiers poèmes exprimaient un réel malaise personnel et familial. Adolescent, Miloudi avait appris le drame de sa mère. Jeune fille de la tribu Rouha, près de Zagora, sa mère, pour une question d’héritage, fut éloignée de son village natal et abandonnée près de Settat. Cette migration forcée du désert à la plaine avait été vécue par sa mère puis par lui-même comme un déchirement.

Cet épisode de sa vie, nous allions le découvrir quand, un jour, Mustapha Jmahri l’avait  interviewé pour le journal Al-Bayane. L’entretien fut publié dans l’édition du 3 août 1982. A cette occasion, il avait raconté ce secret. Sa mère ne s’était jamais remise de l’humiliation faite par les siens. Miloudi, son fils, lui non plus, n’avait pas oublié cet affront inhumain : il avait trouvé refuge dans la poésie. Et c’est ainsi qu’à chaque fois qu’il se promenait en ville, à Bab Marrakech, et qu’il trouvait des vendeurs de plantes médicinales venant du sud, il leur demandait s’ils étaient de Rouha et se renseignait surtout sur la tribu, sans oublier de leur demander s’ils connaissaient quelques membres de sa famille maternelle.

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Pendant deux longues années (1975-1976) nous étions très proches et nous partagions lecture, café, cinéma, soirées et errance dans les nuits magnifiques de Casablanca. Cette ville ouverte, vivante et cosmopolite représentait alors le summum de la modernité au Maroc. En ce temps de notre jeunesse, nous partagions aussi avec Miloudi un certain mal-être ainsi qu’un refus des convenances.

La garçonnière de Miloudi se trouvait au dernier étage de l’immeuble et offrait une vue panoramique sur les villas de la bourgeoisie locale. A la tombée de la nuit, la vue prenait une allure assez romantique avec les lumières scintillantes. Tout Casablanca s’enveloppait d’une douce fraîcheur nocturne quand descendait le soir. C’était le moment où nous sentions monter le sentiment de solitude. Nous fredonnions avec Miloudi sa chanson préférée « Indama Yati el-massae » (Quand arrive le soir) du répertoire de Mohammed Abdelwahab. Nous restions comme ça un moment puis nous écoutions l’appel du large et nous sortions près des cafés du côté du cinéma Mondial, rue du Jura, dans le quartier animé du Maârif. Nous continuions vers Mers Sultan puis le centre-ville. De découverte en découverte, il nous arrivait aussi de nous aventurer jusqu’au port en quête d’une ambiance insolite. Au restaurant du port, nous écoutions les histoires passionnées des marins. En fin de soirée, le retour à Riviera posait toujours des difficultés de transport. Nous retournions donc à pied ou bien nous empruntions les petites camionnettes qui, la nuit, se convertissaient dans le transport des noctambules attardés.

Chose étonnante : au café, au cinéma ou en promenade, Miloudi ne sortait jamais sans un livre ou deux sous le bras. C’était son habitude sacrée même s’il sortait pour acheter une baguette chez l’épicier du coin. Il voulait toujours garder cette apparence de l’intellectuel respecté. Un livre ou un magazine sous le bras était pour lui un accessoire indispensable.

Nous avions même pensé, après discussion avec notre ami le romancier Mohammed Sof, de créer une « Association des jeunes écrivains ». Pour échanger et mettre les bases de cette association, une réunion eut lieu en 1979 dans l’appartement de Miloudi et à laquelle s’étaient joint, outre nous trois, Mohammed Sof, le critique Noureddine Sadouk et l’écrivain Larbi Benjelloun venu spécialement de Kenitra. Mais l’idée en resta là.

Plusieurs de nos soirées se sont déroulées au cinéma. Et nous ne pourrions jamais oublier l’une des premières projections du film « L’Exorciste » en 1976 au cinéma Triomphe près de la caserne des pompiers. Ce film avait connu un grand engouement auprès des cinéphiles puisque nous n’avions pu avoir nos tickets d’entrée qu’après trois tentatives et chaque fois nous revenions bredouilles. Le quatrième soir, nous nous sommes résignés et avons acheté nos billets au marché noir au double de leur prix. Quoiqu’on ait vu d’autres films ensemble, avec Miloudi, c’est « L’Exorciste » qui a marqué notre esprit.

Nous constations aussi que Miloudi avait gardé des « années de plomb » une méfiance exagérée des gens des cafés. C’était surtout le fait de son imagination débordante. Ses doutes tenaient au fait qu’il se rendait souvent le soir et nous l’accompagnions, quelquefois, chez le romancier célèbre Mohammed Zefzaf au quartier Maârif. Nous y rencontrions chez lui quelques autres intellectuels de la mouvance de l’époque comme le poète humaniste Ahmed Joumari et le journaliste Abderrahim Tourani. Le défunt était très lié, à un certain moment, à Mohammed Zefzaf. Il lui a d’ailleurs consacré un long article qui a pris une page entière du journal Libération. Nous l’avions d’ailleurs accompagné au siège du journal à Ain Borja où il était allé remettre son texte directement au directeur du journal Mohammed Lebrini.

Cette méfiance des regards anonymes lui créait quelquefois des situations loufoques : une fois, au café, nous y avions trouvé Mohammed Zefzaf avec un quinquagénaire qu’on voyait pour la première fois. Le quinquagénaire semblait apprécier et respecter l’ami Zefzaf. Il nous offrit des chaises et a sympathisé avec nous. A un certain moment Miloudi lui souffla en désignant un client au coin de la salle :

-          L’homme là-bas au coin, il n’a pas cessé de m’épier.

Le quinquagénaire sans dire mot se limita à sourire, puis regarda sa montre et partit.

Une fois qu’il eut quitté les lieux, Miloudi fit la même remarque à l’ami Zefzaf qui n’y accorda aucune importance. Il a même ri de la remarque en précisant à Miloudi :

-          Mais non, le vrai flic c’est le quinquagénaire qui vient de partir.

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Miloudi a écrit de nombreux poèmes. Il en a publié quelques-uns dans les journaux marocains : Al-Bayane, L’Opinion et Libération. Il en a lu aussi lors de certaines rencontres mais sans jamais les publier dans des recueils. Presque à chacune de nos rencontres, il nous affirmait qu’il avait préparé des recueils pour la publication et, à chaque rencontre, il nous redisait la même chose. C’était son refrain habituel et nous nous sommes habitués à l’entendre. Parmi ces recueils non publiés citons : « La Gangrène », « Les larmes orphelines » et « L’ubiquité de l’horizon ». C’est pour cette raison, qu’après sa mort, nous avons suggéré à ses proches de faire en sorte de rassembler et publier, un recueil qui portera son nom à la postérité afin d’exaucer ainsi le vœu que lui-même, de son vivant, n’avait pu réaliser.

 

 

Légende photo : M. Belhaddioui, main sur le front, à la librairie Carrefour des livres à Casablanca en 2007

 

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