Published On: dim, avr 15th, 2018

Elie Acoca retourne sur les traces de sa famille à Mazagan

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Par Mustapha Jmahri (écrivain)—bgf

La famille Acoca d’El Jadida est une ancienne famille juive de la ville. Il semble d’ailleurs qu’il y avait au moins trois familles portant ce nom sans qu’il y ait entre elles une relation directe. Pour avoir un peu plus d’informations sur l’une d’elles je me suis approché d’Elie Acoca, natif d’El Jadida en 1934, et qui vit depuis 1955 en France.

En effet, cette famille vivait à El Jadida en s’adonnant au commerce, sur la route de Marrakech. La famille possédait des entrepôts autrefois appelés « hérias ». L’activité était florissante jusqu’à la conjoncture économique difficile liée au crash de 1929. Le père d’Elie, né en 1880, avait une carriole avec laquelle il se rendait au travail. Son oncle Salomon, beaucoup plus jeune, a été élevé par son frère au décès de ses parents. Il a eu une des premières voitures de la ville. A la fin des années 1940, la famille faisait porter par le fiacre, le repas de midi au père d’Elie, à son entrepôt.

Deux oncles d’Elie ont alors émigré au Panama, au début des années 1930, et ne sont jamais revenus au Maroc. L’un des fils de cet oncle, Miguel Acoca, est devenu grand-reporter à Life magazine. Puis dans la période de Vichy au Maroc, la communauté juive, explique Elie Acoca, a connu des difficultés de la part de l’administration de l’époque. Hélène Acoca, sœur d’Elie, par exemple, décédée en 2013, a été exclue du collège de Mazagan. Elle faisait partie de l’équipe de basket du collège. Son autre sœur Zarie a longtemps travaillé à la poste de Mazagan, au central téléphonique. A l’époque on mettait en relation les appelants avec leur destinataire au moyen de fiches que l’on enfonçait sur un tableau vertical.

Elie se souvient que ses grands-parents maternels, avant l’arrivée du Protectorat, avaient des subalternes originaires du sud et au teint noir. Avec le temps une amitié s’était liée entre eux surtout avec Salama et M’barek. Ainsi Elie garde le souvenir que dans les années 1940-42 M’barek trouva du travail sur un bateau et revenait voir la grand-mère maternelle d’Elie, Aziza, à chaque escale de son bateau. De temps en temps il lui adressait un mandat. Salama, élevée avec les jeunes sœurs de la famille, s’est mariée avec un ami musulman du père d’Elie, qui exerçait avec le makhzen. Les deux époux ont formé une belle famille, avec des enfants connus et estimés. Par la suite, vers 1975, Salama a eu la gentillesse de rapporter une nappe de table du Haj, dont elle revenait et l’a offert à Elie. Nappe qu’il garde, à ce jour, précieusement, en souvenir de l’affection que sa famille lui portait.

Elie Acoca ajoute dans une lettre qu’il m’a adressée le 2 mars 2018: « J’ai habité avec mes parents à El Jadida au n° 3 boulevard du commandant Lachèze, aujourd’hui bd Moulay Abdelhafid. Il n’y avait pas d’eau courante à la maison, et nous les enfants, allions à tour de rôle, rapporter des seaux d’eau de la fontaine éloignée. J’ai effectué ma scolarité à l’école de l’Alliance, où l’enseignement était dispensé aux élèves séparés, l’école de garçons et l’école des filles, toujours sur le bd Moulay Abdelhafid. Puis j’ai poursuivi au collège mixte de Mazagan jusqu’à la terminale. J’ai longtemps ramé sur les bateaux du club nautique, à l’époque où le maître nageur s’appelait Larbi. Il y avait également, au port, les barcasses qui transportaient les sacs de blé, tirées par le remorqueur, jusqu’au large où étaient ancrés les cargos. Un jour, ma curiosité m’a fait faire ce voyage sur les sacs de blé à l’aller, et au fond de la barcasse au retour, où j’avais dangereusement dégringolé. Mon grand-père maternel Abraham Znaty, qui exerçait entre autres la profession de cambiste, vivait à l’intérieur de la cité portugaise, dans la ruelle où il y a aujourd’hui la galerie Chaibia, presque en face. Une des plus hautes et, à l’époque, des plus belles maisons de la cité. Une rue porte toujours le nom d’Abraham Znaty. Mon cousin germain, Abner Abergel, habitait un grand appartement, avec un grand jardin, au dessus de la citerne portugaise. J’ai souvent joué au jardin, au dessus de la citerne, je pouvais voir les colonnes en dessous, éclairées par un grand rond grillagé ».

Elie est retourné à El Jadida en 2015 pour se recueillir sur les tombes de sa famille. Il raconte à ce sujet : « Je suis passé devant notre maison, inhabitée depuis des décades, en mauvais état aujourd’hui. J’ai retrouvé une épicerie proche de notre maison. L’épicier aurait à peu près le même âge que moi. Je lui achetais des bonbons, alors que je n’étais pas plus haut que trois pommes. Nous avons eu les larmes aux yeux lorsque nous nous sommes retrouvés et embrassés. En le retrouvant, j’avais devant les yeux son père, Brahim, un honnête homme, d’une grande qualité humaine ».

Elie termine sa lettre par ceci : « Enfin, je voudrais vous féliciter Mustapha pour l’importance et la somme de recherches et de travail que vous avez effectué pour la réalisation de votre livre sur l’histoire de la communauté juive d’El Jadida. Je suis heureux que votre investissement dans l’histoire de notre ville soit reconnu par la région, le pays et par les survivants de cette époque qui pourrait paraître lointaine à certains ».

jmahrim@yahoo.fr

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