Published On: mer, août 9th, 2017

L’intellectuel, éternel dérangeur de l’administration

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Par Mustapha Jmahri (écrivain)bureau

 Dans mon autobiographie intitulée « A l’ombre d’El Jadida », publiée en fin 2012 chez l’Harmattan à Paris et dont la parution a coïncidé avec la date de ma mise à la retraite, j’ai consacré un chapitre pour évoquer mon expérience administrative et j’ai montré que, grâce à la culture, j’ai pu préserver ma dignité, ma conscience professionnelle et je dirais mon équilibre même. J’ai laissé à mes antagonistes, comme le dit l’adage arabe « al-Jamal wa ma hamal » c’est-à-dire, le chameau et ce qu’il transporte. Et si j’avais un conseil à donner à un fonctionnaire débutant, ce serait de travailler pour son pays et de s’élever au dessus des petits complots, des coups bas et des mesquineries bureaucratiques. Il faut voir plus loin, voir l’horizon.

L’administration marocaine répugne aux « fonctionnaires intellectuels ou écrivains » c’est-à-dire ceux qui, en parallèle, s’adonnent à l’écriture ou à la recherche et qui essayent de donner un sens citoyen au travail administratif. Généralement, les responsables vous disent « Khali fhamtek andek », ce qui veut dire littéralement « laisse ton savoir chez toi », autant dire que l’administration n’aurait besoin que de décérébrés. Telle n’est pas mon opinion.

Sur le plan individuel, le savoir peut même devenir un handicap pour la carrière de l’intéressé engendrant antipathie, jalousie et même haine de la part de certains collègues et de responsables hiérarchiques. Je ne voudrais pas entrer dans des détails ayant un rapport direct avec mon expérience personnelle mais je dirais, en bref, que j’ai dû affronter, en tant qu’écrivain, toutes sortes d’obstacles, de barrières et d’épines sur mon chemin. Ce constat n’est pas nouveau, des écrivains comme Michel Butor l’ont vécu il y a longtemps. Dans un entretien accordé au magazine Lire (Juin 2016), partant de sa propre expérience, cet écrivain précisait que l’administration, en général, n’aimait pas les intellectuels ou tout au moins les écrivains. D’autant plus que l’acte d’écriture a toujours été, comme il le dit, « une forme de résistance et un effort de transformation des choses ». Dans le même sens, Umberto Eco disait dans un entretien (in Le Point, 7 mai 2015): « l’intellectuel dérange à cause de son esprit critique ».

L’administration marocaine n’est pas réformable. Elle se défend d’ailleurs, contre toute réforme qui lui couperait les vivres. Car, dans le cas d’espèce, il ne s’agit pas seulement de réformer des structures ou d’appliquer une bonne gouvernance, mais plutôt d’aller résoudre un problème de base : le manque d’assiduité du personnel. N’est-il pas arrivé à chacun de nous, en visitant une administration à 8h30, de ne trouver personne ? Ainsi vous vous habituez, avec le temps, à retarder votre visite jusqu’à 9h30, afin de laisser le temps au fonctionnaire de boire son café, de « chauffer sa chaise » et de plaisanter avec sa collègue. Une fois arrivé, vous n’êtes pas au bout de vos peines car le fonctionnaire peut répondre à votre demande de renseignement par la fameuse formule qui sert d’échappatoire : « Je ne sais pas, ce n’est pas moi qui m’en occupe». Vous vous prenez la tête entre les mains et vous vous demandez comment un individu de ce genre, qui a passé une vingtaine d’années à percevoir un salaire indû, ne connait pas encore les attributions de son service. Si un tel individu exerçait dans une administration européenne, il aurait été congédié dès sa première année de stage. Enfin, vous vous sentez seul, vous êtes en colère mais vous ne pouvez rien faire. Si donc tous les gouvernements successifs n’ont pu régler ce problème pourtant assez simple de laisser-aller général, comment une réforme d’envergure pourrait-elle réussir un jour ?

L’adage américain « The right man in the right place » qui consiste à mettre l’homme qu’il faut à la place qu’il faut reste ici, depuis belle lurette, un slogan vide. L’administration met l’homme qu’elle veut à la place qu’elle veut. Quitte à mépriser la bonne gouvernance. Les partenaires sociaux peuvent toujours exiger une sélection entre les prétendants, mais au final, c’est la bureaucratie qui va se charger de cette « sélection », autant dire « Haj Moussa c’est Moussa Haj » qui est la version marocaine de « bonnet blanc et blanc bonnet ».

Comme je l’ai dit à certains jeunes stagiaires, il ne faut pas s’attendre, en intégrant le monde du travail, à faire connaissance avec des « anges » mais plutôt avec certains « démons ». Ces démons excellent dans les petits complots, les magouilles indignes, les ricanements sans raison, les regards assassins, la délation mesquine, les comportements douteux et la fuite du travail. C’est là aussi qu’on croise un grand nombre de fonctionnaires fantômes (hommes et femmes) ou semi-fantômes dont les apparitions sont très rares, de cadres incapables d’encadrer, de chefs sans valeur ajoutée, d’absentéistes impénitents, de malades chroniques, d’allergiques au travail et autres bras-cassés considérés comme des personnages méritant rétribution. Ne parlons pas de celles qui s’ingénient en commérages même devant les usagers, de ceux qui squattent les cafés et désertent leurs bureaux et, enfin, de ceux qui, sans avoir les aptitudes nécessaires, se sont accaparés les postes de responsabilités, les villas de fonction, les véhicules administratifs et les indemnités conséquentes.

Le problème est donc plus global : il concerne notre éducation à la citoyenneté.

Quel serait donc mon conseil pour les jeunes fonctionnaires ? C’est tout simplement d’élargir leur champ de conscience par la lecture et la culture : Lisez ! Lisez ! Lisez ! Pendant que les autres magouillent, ne perdez pas votre temps et lisez ! C’est un remède efficace : il ne coûte rien et vous ouvrira l’esprit sur l’ailleurs. Sur l’essentiel.

jmahrim@yahoo.fr

 

 

 

 

 

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