Published On: jeu, Mai 24th, 2018

Josette Lasserotte : J’ai vécu à sebt ouled Douib

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Par Mustapha Jmahri (écrivain)–bhg

Née à Salé en 1932, Madame Josette Cazayus-Lasserotte a vécu dans une ferme des Doukkala à sebt ouled Douib (15 km d’El Jadida) jusqu’en 1955. Passée par le collège de Mazagan, elle obtint son baccalauréat avec en options la langue arabe classique et dialectale. Après ses études universitaires en France, elle exerça comme pharmacienne à Libourne jusqu’à sa retraite en 1993. Elle a quitté ce monde le 31 août 2016.

Voici sa lettre-témoignage, datée du 19 septembre 2009, qu’elle a bien voulu faire à ma demande et que j’avais gardée dans mes archives :

 Mon père s’appelle Emile Lasserotte et ma mère Edith Caffin. Mon grand-père Caffin Gustave est arrivé au Maroc en 1913 pour rejoindre son frère Victor qui travaillait aux travaux publics. Ce dernier participa à la construction du premier pont d’Azemmour.

Mon grand-père a d’abord fait un peu le transporteur entre Azemmour et El Jadida avec des voitures transformées puis il est allé chercher ma grand-mère en France en 1914-15. J’ai toujours entendu parler de l’arrivée à Casablanca. Descente sur des barques puis départ vers Azemmour avec âne et cheval. Ma grand-mère a été la première européenne à accoucher à Azemmour en 1915. Cela a valu à ma tante d’accueillir le président de la République française en 1922, avec une petite musulmane et une juive. Sur une photo que je garde, ces filles semblent avoir 7 et 10 ans.

Ma maman Edith est arrivée au Maroc en 1921, elle avait 14 ans. Comme elle ne parlait pas l’arabe, mon grand-père a acheté quelques vélos et ouvrit pour maman un magasin-atelier pour l’entretien et la location. Ainsi elle est devenue une parfaite arabophone. Mon grand-père a voulu s’essayer à l’agriculture. Il a eu une ferme à Haouzia où pratiquement ne poussaient que des cailloux. Il a eu ensuite un lot de colonisation à sebt ouled Hassine dit aussi sebt ouled Douib. Mon père, qui voulait s’expatrier, a trouvé du travail chez mon grand-père. C’est ainsi qu’il a épousé ma mère. Mes deux frères sont nés à sidi Ali d’Azemmour dont dépendait Haouzia. Tout cela se passait entre 1925 et 1930, période d’une crise terrible entrainant la mévente du blé. Les colons sont allés à la Résidence en se rasant la tête pour attirer l’attention sur leurs difficultés.

Finalement mon grand-père a abandonné la ferme et a essayé de cultiver des primeurs en louant des terres juste en face d’Azemmour dans ce que l’on appelait le camp de sidi Layachi. Il a alors acheté une propriété aux domaines. C’est lui qui a commencé à fixer les dunes aux Chtouka. Il a eu la chance de trouver beaucoup d’eau et il a été le premier à cultiver des agrumes sur ces sables en bas du phare. Pendant ce temps mes parents ont quitté mon grand-père, ainsi je suis née en 1932 à Salé avant de partir vers sidi Kacem.

Mon grand-père est mort en 1940 à 60 ans après une vie bien remplie. Mes parents sont alors revenus à la ferme de sebt Douib. Mon père a réalisé un travail sensationnel, sa ferme est devenue magnifique : élevage bovin et ovins, céréales et semences. On venait voir ce type de ferme depuis les écoles d’agriculture de France. A l’époque, nous étions les seuls Européens à 20 km à la ronde. Mes parents étaient très appréciés dans leur entourage. En 1944 je crois, il y a eu la famine au Maroc. Au printemps suivant, il n’y avait plus d’animaux ni de grains pour faire les semailles. Papa a prêté les bovins et du grain aux voisins qui le lui ont rendu kilo pour kilo au moment de la récolte suivante. Les anciens pourront en témoigner.

Mon père a vendu la ferme en 1954. Il pensait que l’avenir lui serait difficile mais, à l’époque, tout le monde ne le croyait pas. Il a donc vendu au pacha Hamou, au caïd Mohammed et à une troisième personne.

Quant à mes oncles, ils ont quitté la ferme des Chtouka vers 1970. Ils ont été les derniers à être expropriés car la ferme était domaniale. J’y suis retournée mais il n’y avait plus d’orangers car l’eau est devenue saumâtre à cause, peut-être, des barrages en amont. J’ai eu la joie de revenir visiter notre maison en 2004 et 2005. Nous nous considérons Marocains. Mon oncle le plus jeune, né en 1928 à sebt Douib, n’a jamais pu habiter en France et il est reparti au Maroc pour diriger deux domaines royaux à ouled Teima près d’Agadir jusqu’en 1998.

 

jmahrim@yahoo.fr

 

Légende photo : Josette Lasserote-Cazayus et son frère Jean en 1978

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