Published On: mer, avr 25th, 2018

Fragments de jeunesse avecFouad Laroui à El Jadida

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 Par : Mustapha JMAHRI (écrivain)—aroui

 En 1996, lorsque Maître Ahmed Magid Benjelloun, qui fut jadis mon professeur  à l’ENA, a écrit dans sa chronique régulière dans le journal Le Matin, sous le titre « Calomnies gratuites », des critiques sur l’écrivain Fouad Laroui, je fus quelque peu perplexe. Non pas sur la teneur de ses critiques (je n’avais pas encore lu, à ce moment-là, de texte de Fouad Laroui) mais parce que je n’arrivais pas à faire le lien entre cet homme dont parlait Le Matin et un autre homonyme que j’avais connu au temps de mon enfance, à El Jadida dans les années 1960. J’avais complètement perdu de vue, depuis plus de trente ans, ce garçon que j’avais connu élève au primaire. C’était en 1967 ou 68, Fouad avait alors une dizaine d’années et moi une quinzaine. Il était élève de l’école française Jean Charcot, et moi, pur produit de l’école publique marocaine, j’entrais au collège Chouaïb Doukkali, nouvellement relogé dans ses nouveaux bâtiments.

A El Jadida, à cette époque, les distractions pour les jeunes de notre âge et de notre milieu étaient bien limitées et toutes simples : promenades en centre-ville, plage en été, séances de cinéma chez Mme Dufour (si on parvenait à dénicher 1.20 Dh, le prix d’une place de seconde) et lecture de bandes dessinées.

C’est justement par le biais de la lecture de bandes dessinées Blek Le Rock, Tintin et Zembla, que, avec mon collègue M’barek Bidaki, alors élève au collège Mohammed Rafy, nous avions connu Fouad Laroui, qui était comme nous, (sinon bien plus), très friand de cette littérature. Dans notre petit groupe, figuraient le frère aîné de Fouad et deux Français dont Thierry Munoz, son ami intime. On avait en commun l’insouciance de l’enfance et l’amour sans bornes des bandes dessinées. Ce qui pouvait nous différencier, par contre, c’était que nous, les enfants d’origine modeste, ne pouvions entrer à l’école Charcot.

A cette belle époque des années 1960, et je souligne l’adjectif « belle », car c’est le sexagénaire qui témoigne aujourd’hui, nous avions, la chance d’appartenir à l’école publique marocaine d’après l’Indépendance, dont la mission était hautement appréciée. Avec mon collègue M’barek, quand on n’avait pas classe, on venait, à pied, de la proche banlieue de la ville, passant par les villas du quartier Plateau, occupées presque exclusivement par des familles européennes, dont les enfants étaient nos amis. On bavardait avec eux et ça nous permettait d’améliorer notre français. Puis, continuant notre chemin, on longeait l’avenue Chouaib Doukkali, sur toute sa longueur, vers le quartier animé de Lalla Zahra pour arriver enfin à la maison de Fouad, juste en face des bureaux des adouls, à quelques mètres du Palais de justice.

On frappait à la porte de la maison qui s’ouvrait sur un escalier montant au premier étage. Il jetait un coup d’œil furtif de la fenêtre et descendait doucement avec, à la main, une pile de bandes dessinées pour échanger. Petit de taille, frêle, il était débordant de gentillesse et portait des petites lunettes. A une dizaine de pas de chez lui, à l’angle de la rue Bizerte, il y avait la boutique de feu Tanjaoui, alias Papillon, marchand de vieux bouquins et bandes dessinées, chez qui Fouad s’approvisionnait régulièrement. Dans cette caverne d’Ali Baba, il n’avait que l’embarras du choix ! A chaque échange, nous commentions ensemble les histoires que nous avions achevé de lire et expliquions les mots difficiles des dialogues. Fouad remarquait que certains amis de sa classe se contentaient de regarder les images et il le déplorait, car ainsi, disait-il, ils ne comprenaient pas vraiment l’histoire. C’était une remarque intelligente pour un enfant de dix ans, sans doute en avance pour son âge.

Quelquefois, quand il allait rendre visite à ses amis français du Plateau, Fouad nous proposait de l’accompagner sur un bout de chemin. Il s’habillait alors convenablement avant de sortir seul ou avec son frère aîné Youssef. Parfois, sa sœur Nadia les accompagnait.

Notre relation avec Fouad et son ami Thierry était simple et fructueuse à souhait, avec cette soif de savoir et cette envie d’apprendre qui nous animait tous. Pour M’barek et moi c’était aussi l’occasion de parler en français, langue que nous n’utilisions pas assez fréquemment dans nos écoles publiques. Et je voudrais ici ouvrir une parenthèse pour souligner, qu’à l’époque un élève du CM2 pouvait se faire comprendre en cette langue sans passer par les bancs de l’école de la Mission française. A ce propos, voici une anecdote : un certain printemps de l’année 1965 ou 66, c’était la fête des cerfs-volants sur le terrain de l’ancien aérodrome d’El Jadida, qui se trouvait à proximité de notre quartier. On s’était approché d’une Française qui lâchait dans le ciel son cerf-volant multicolore. Joyeux, nous entourions la dame et suivions l’ascension zigzagante du jouet dans les nuages. Nous connaissions cette dame puisqu’elle résidait dans une villa de l’avenue Chouaïb Doukkali, par laquelle nous passions avec Fouad en allant vers le Plateau et qu’elle nous faisait parfois un signe amical de la main. Du premier regard, la dame s’aperçut que nous étions les enfants de la banlieue rurale. Mais quelque chose l’intriguait : comment, n’étant pas élèves de l’école Charcot, arrivions-nous à communiquer sans difficulté ? Elle attribua cet avantage à la qualité de nos instituteurs marocains et nous demanda le nom de notre maître de français. Nous lui répondîmes que c’était un certain M. Lahlou. Elle loua ce M. « Lalou » de tous les éloges du monde pour l’efficacité de son travail. Puis, elle nous demanda nos prénoms. C’était facile, pour elle, de répéter le mien, Mustapha, prénom célèbre, à l’époque, grâce à la chanson alors en vogue « Mostafa ya Mostafa » ; mais pour M’barek, nous lui répondîmes que c’était plus simple, pour la prononciation, de l’appeler « Parc ». La dame, surprise, s’exclama : Parc ? Parc ? Et tous ensembles, nous nous mîmes à rire de bon cœur.

De père azemmouri et de mère originaire d’Essaouira, Fouad est pourtant né à Oujda, moi à Casablanca et M’barek à Sidi Bennour. Personne ne choisit le lieu de sa naissance. Comme d’ailleurs, ces deux autres jdidis qu’étaient Abdelkébir Khatibi et Driss Chraïbi, dont les parents étaient fassis de pure souche, et qui formaient avec Fouad les trois plus célèbres jdidis de la littérature marocaine d’expression française.

Le père de Fouad, petit fonctionnaire des PTT, exerça dans plusieurs villes dont Oujda. Personnellement, je ne l’ai aperçu qu’une ou deux fois. D’ailleurs, on croyait Fouad orphelin. Je ne savais pas pourquoi son père était si peu présent. Puis il devait disparaître à jamais. Personne ne sait comment, pas même Fouad, son fils. Dans un « Portrait » publié dans le journal arabophone Ahdat Maghribia, Fouad se rappelle le jour de sa disparition (c’était le 17 avril 1969). À l’époque, nous, les collégiens du quartier, n’avions su qu’une chose : l’homme était parti sans laisser de traces. Certains disaient qu’il avait été fauché par un train à Marrakech au moment où il tentait de sauver un chaton endormi sur les rails. Mystère…

En septembre 1970, je quittai El Jadida pour rejoindre le lycée Imam Malik, au quartier Belvédère, à Casablanca, comme élève interne. Mon ami M’barek rejoignit plus tard le même lycée, alors que Fouad, que nous avions perdu de vue, entra au lycée Lyautey de Casablanca.

A la fin des années 1990, nous prîmes connaissance des articles de Fouad dans le magazine parisien Jeune Afrique, mais sa photo d’adulte, dans le magazine, ne nous disait rien. Seul son air tendre et jovial nous rappelait quelque chose qui lui était propre. Nous décidâmes alors, M’barek et moi, de lui écrire une lettre à Jeune Afrique en France. Postée d’El Jadida le 13 juillet 1999, la lettre mit plus de deux mois pour arriver à destination, non pas en France, mais en Hollande où Fouad enseignait l’économie à l’université. Nous reçûmes sa réponse d’Amsterdam, datée du 22 septembre 1999. Il se souvenait parfaitement de nous, comme quoi les souvenirs d’enfance ne s’oublient jamais. Voici ce qu’il nous a écrit :

Chers amis,Après beaucoup de péripéties, j’ai fini par recevoir votre lettre qui m’a fait vraiment plaisir. C’était, comme on dit, le bon temps ou du moins le temps de l’enfance, de l’innocence. Je ne sais pas du tout ce qu’est devenu Thierry Munoz, mais je me souviens de vous et de l’échange des BD.

Je vois que vous êtes revenus à El Jadida, ce qui me remplit de nostalgie car d’une certaine façon c’est là que sont mes « racines« . Un jour je ferais peut-être comme Driss Chraïbi et je viendrais de nouveau m’y installer. Qui sait ? En attendant je vis à Amsterdam, tout en gardant le contact avec le Maroc. Parfois c’est difficile : en ce moment, il y a une petite campagne de presse contre moi (dans Maroc-Hebdo, l’Opinion, etc) sous prétexte de propos que j’aurais tenus à TV5, mais qui ont, en fait, été déformés et sortis de leur contexte. C’est la vie ! Quand on a une petite notoriété, il faut faire très attention à ce qu’on dit… Bon, tout cela se calmera vite.

Je vois que l’un de vous a étudié le journalisme. Moi j’y suis venu par hasard : le patron de «Jeune Afrique », Béchir Ben Yahmed, m’a téléphoné après la parution de mon premier roman (à l’époque j’habitais en Angleterre) pour me demander des articles de temps en temps. Je le fais, mais je considère qu’il faut laisser cela à ceux qui l’ont dans le sang, pour qui c’est une vocation. C’est pourquoi je ne considère pas « Jeune Afrique » comme mon activité principale. En tous cas, merci pour votre lettre et bon courage ! Très amicalement. Fouad Laroui.

Après presque une quarantaine d’années, l’occasion de retrouvailles avec Fouad, en chair et en os, se présenta, par hasard, en 2007, à l’hôtel Ibis d’El Jadida. Très brièvement, nous avons évoqué le présent et beaucoup le passé. Curieusement ou miraculeusement, la problématique du passé reste entière. Elle est également emblématique au niveau de la réflexion et de la création, Driss Chraïbi n’avait-il pas soulevé un tollé en 1954 avec Le passé simple et Abdelkébir Khatibi n’a-t-il pas réveillé de vieux démons, en 1971, avec La mémoire tatouée ? Mais est-il nécessaire de rappeler que l’histoire des hommes comme celle des pays est ainsi faite : le passé est notre mémoire d’hier et…. de demain.

 

jmahrim@yahoo.fr

 

 

 

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