Published On: ven, juin 24th, 2016

L’association d’entretien du cimetière chrétien à El Jadida : Un exemple à suivre

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 Par Mustapha Jmahri (écrivain)

Par cet article je convie mes compatriotes à prendre l’exemple du cimetière chrétien d’El Jadida et je les invite à en faire de même pour leurs cimetières musulmans, notamment les plus anciens : celui de Sidi Ahmed N’khal, de Sidi Bouafi et du M’sella. Il est temps de leur rendre toute leur dignité à l’image de ce cimetière chrétien.

*** *

En ce matin chaud de la mi-mai régnait une douce fraîcheur au cimetière chrétien d’El Jadida, l’un des anciens cimetières marins de la ville et du Maroc. Quelques oiseaux chantaient sur les arbres alors que, dans une parcelle inoccupée, des ouvriers étaient en train de fixer des roseaux  à chaque pied de tomates. Je me suis mis alors à l’ombre d’un arbre pour discuter avec Jean-Louis Jacquety, ancien de Mazagan et président de l’association d’entretien du cimetière. Nous étions en train de choisir un endroit pour nous asseoir quand Jean-Louis me dit d’un ton plaisant :

-          Mettons-nous sur les têtes de mes parents, ils ne diront rien.

Nous nous sommes alors assis sur le marbre du caveau de la famille Jacquety à l’ombre du feuillage. Soudain je vis le visage de Jean-Louis prendre un air de sérieux et il me dit en me montrant du doigt le caveau familial :

- Je suis arrivé à un certain âge et je vais bientôt rejoindre mes parents ici mais j’ai un chagrin : je ne trouve pas de relève pour me remplacer à la tête de l’association.

Jean-Louis m’expliqua que le bureau de l’association avait débattu du problème et que la solution n’avait pas été trouvée et ce justement en raison de l’âge de la majorité des autres membres.

Ici, à El Jadida comme ailleurs, l’expérience qu’a menée l’association d’entretien du cimetière chrétien d’El Jadida a été une réussite. Tous en conviennent unanimement en rendant visite à ce lieu de souvenir et en constatant le grand travail qui a été fait. Ce cimetière, délaissé hier, capte aujourd’hui l’attention du visiteur. Cette réussite, dans sa plus grande part, revient à un homme : Jean-Louis Jacquety.

Le nom de Jacquety est bien connu à El Jadida et également à Essaouira depuis déjà un siècle. En effet, l’histoire locale nous révèle qu’il s’agit d’une vraie famille mazaganaise arrivée au Maroc, à El Jadida, au XIXème siècle. L’aïeul, Henri Jacquety, enterré dans ce cimetière, était né en 1842 et était arrivé jeune à El Jadida.

Né en 1932 dans cette ville, Jean-Louis y a fait ses études primaires et secondaires.  Après le baccalauréat, il étudia l’agronomie en France puis partit à Madagascar comme détaché au ministère de l’Agriculture. Arrivé à la retraite, l’attrait de sa ville natale a été très fort et il a décidé de s’y établir de nouveau.  C’était en 2006.

C’est en revenant à El Jadida que Jean-Louis a choisi d’habiter près du cimetière qui abrite le caveau de sa famille. Petit à petit il a commencé à s’y investir.  Son premier geste fut de changer le portail d’entrée qui était dans un état lamentable. Mais le cimetière avait aussi besoin d’un entretien au quotidien. C’est là que lui est venue l’idée de la création d’une association pour l’entretien du cimetière. Après discussions avec d’autres personnes concernées, un bureau fut constitué en 2008.

Une fois le cadre tracé, le travail commença par le branchement de l’électricité pour l’éclairage de l’entrée mais aussi pour permettre d’avoir de l’eau. Il faut dire que toutes ces actions demandaient un financement. Jean-Louis reconnaît que l’association eut la chance de trouver l’appui de M. Luigi, un italien décédé en 2015, qui, par amitié, aida matériellement l’association. Durant les trois premières années, cet Italien a satisfaisait presque à 80 % tous les besoins de l’association qui  s’élèvent annuellement à environ 110.000 dh. La très grande part de ce budget sert au paiement des ouvriers marocains. En effet, trois ouvriers y travaillent à temps plein dans les tâches d’entretien et de plantation. Les autres charges concernent les frais d’électricité pour la motopompe, la consommation d’eau et l’achat de plantes aux pépiniéristes de la ville.

Au début, l’association a fourni un travail colossal dans le nettoyage et le débroussaillage d’une partie du cimetière. Il a fallu évacuer 150 remorques de tracteur remplies de débris, broussailles et vieux arbres arrachés. Ainsi durant les deux premières années, l’association n’a fait que du nettoyage. Le deuxième chantier réalisé avait un caractère social : il s’agissait de la remise en état du logement du gardien marocain. L’habitat précédent, construit au temps du protectorat, était en piteux état et ne garantissait pas une vie saine à la famille qui y vivait. L’association a donc, en accord avec les autorités de la ville, procédé carrément à sa démolition et à sa reconstruction. Sur le même emplacement, il a été créé deux petits logements avec deux chambres à coucher, salon, cuisine et salle d’eau équipée du matériel d’adduction à l’eau du puits et doté d’un petit château d’eau. Accolé au logement, il a aussi été construit un poulailler que le gardien utilise à ses fins personnels, ce qui a pour avantage de ne pas laisser les poules circuler dans le cimetière et y laisser des saletés. Cette construction a coûté, nous dit Jean-Louis, 165.000 dh et elle a été financée presque entièrement par feu Luigi. Quelques 70 personnes  environ, qui ont un parent enterré au cimetière, règlent annuellement une petite cotisation pour l’entretien des tombes.

Après cette étape nécessaire, Jean-Louis, en accord avec les membres de l’association, eut l’idée d’utiliser la partie vide du cimetière en plantation de légumes : salades, poireaux, tomates, oignons et choux. Chaque semaine l’association propose de 40 à 50 cageots de légumes à la vente au prix modique de 55 dh l’unité. Cette action permet, comme l’exilique Jean-Louis, de subvenir à certains frais engendrés mais elle permet surtout d’assurer un salaire déclaré à trois ouvriers marocains responsables de familles. A ce propos Jean-Louis souligne : « C’est très important pour moi que l’association contribue à aider ces pères de familles par un salaire mensuel et à les faire bénéficier de leur retraite en arrivant à l’âge légal ».

Le cimetière chrétien d’El Jadida est un pan de l’histoire de la ville et du Maroc. Car c’était un ancien cimetière dont la première tombe remonte à 1880. On y trouve des Européens surtout mais aussi quelques Américains. Y sont enterrés des Français, des Italiens, des Espagnols, des Anglais, des Polonais, des Allemands, des Arméniens, en plus de quelques Africains qui étaient soldats de l’armée française. Le cimetière est toujours utilisé jusqu’à nos jours par la population chrétienne de la ville. Mais il arrive parfois que des  anciens du Maroc, décédés en France, choisissent, de leur vivant, d’y être enterrés  tels le Dr Guy Delanoë, Jo Gonzalez, ancien président de l’Amicale des Anciens de Mazagan, et le militaire Simon Brocherez. Tout cela nécessite beaucoup de travail. C’est pour cette raison que Jean-Louis est presque quotidiennement au cimetière afin de superviser le travail des ouvriers et éventuellement de recevoir les visiteurs qui viennent demander des renseignements sur leurs parents ou se recueillir sur leurs tombes.

Nous marchons un peu dans l’allée, Jean-Louis et moi, entre les quelques arbres. À notre droite, nous contemplons le monument aux morts portant l’inscription C.I.A. Etant historien local, je savais auparavant de quoi il s’agissait. Mais je savais que cela pouvait intriguer les visiteurs comme cela m’avait intrigué lors de ma première visite en tant que  chercheur.  Je saisis alors l’occasion de taquiner le président :

-          Mais dis-moi Jean-Louis, CIA, CIA, est-ce que tu n’utilises pas, par hasard, ce cimetière comme cachette d’une base de renseignements de l’oncle Sam ?

Jean-Louis tout sourire m’explique alors que ce monument est encore une preuve de la relation ancienne que sa famille entretenait depuis des années avec El Jadida et avec ce cimetière. En effet, ce monument a été érigé par son frère aîné Henri qui était directeur de la Coopérative Indigène Agricole (d’où CIA), qui se trouve encore sur la route de Marrakech, en souvenir de deux de ses agents morts au combat lors de la Seconde Guerre mondiale : Jean Haake et Georges Botella.

C’est sur cette note historique que j’ai quitté Jean-Louis en conviant mes compatriotes à prendre l’exemple du cimetière chrétien d’El Jadida et je les invite à en faire de même pour leurs cimetières musulmans, notamment les plus anciens : celui de Sidi Ahmed N’khal, de Sidi Bouafi et du M’sella. Il est temps de leur rendre toute leur dignité à l’image de ce cimetière chrétien. Jean-Louis m’a affirmé qu’il était disposé à partager son expérience avec les Jdidis qui souhaiteraient accomplir cette action.

jmahrim@yahoo.frjacquety jmahri

L’association d’entretien du cimetière chrétien à El Jadida :

Un exemple à suivre

 

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Displaying 3 Comments
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  1. ancien de Mazagan, Parents enterrés au cimetière , je me souviens de la Famille Jacquety ,n qui je crois n’habitait pas très loin de mes Parents Merci pour votre travail Si ma mémoire est bonne Jacquety était de la Famille des Guelfi (Dédé etc)
    a vous lire cordialement
    Yves Chalançon Rivault

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